De la reconversion à l’excellence : Murielle Michaeli insuffle une vision unique à la cuisine réunionnaise

by Shirley Edme

À la croisée des chemins entre une reconversion audacieuse, l’exigence des grandes maisons métropolitaines et l’amour viscéral d’une terre natale, la haute gastronomie trouve en Murielle une cheffe de file inspirante. Dans un univers traditionnellement façonné par les hommes, elle s’est imposée par la force de son talent et de sa résilience. À la tête du restaurant : Les Sens Ciel by GM qu’elle a fondé avec son époux Gabriel et qui s’est récemment enrichi de l’Auberge La Fermette, elle insuffle une vision unique, à la fois fusion, raffinée et profondément ancrée dans l’identité péi. Portrait d’une femme cheffe d’exception, où la technique rencontre l’émotion pure.

Mon parcours est avant tout celui d’une reconversion guidée par une passion viscérale. À l’origine, j’ai validé un BTS dans le secteur social, mais j’ai rapidement pris conscience que je voulais évoluer dans un univers qui me faisait vibrer au quotidien : la cuisine. J’ai alors fait le choix de me former et de partir en métropole, où j’ai passé dix années à faire mes classes au sein de différents établissements. C’est un apprentissage de terrain, rude et formateur, où en tant que femme, j’ai dû redoubler d’efforts pour me faire une place et gravir un à un les échelons. Cette décennie m’a inculqué les fondamentaux du métier : la rigueur, l’humilité, la créativité et, par-dessus tout, une grande capacité d’adaptation. Mon retour à La Réunion a marqué un nouveau tournant. J’ai participé à l’ouverture d’un hôtel dans l’Ouest avant d’officier durant trois ans comme cheffe dans un cadre façonnant ma manière de travailler et de manager. Mais la rencontre qui a véritablement scellé mon destin professionnel et personnel reste celle de mon mari, Gabriel. Évoluant lui aussi dans la restauration, nous partagions les mêmes valeurs, le même niveau d’exigence et cette même folle envie de bâtir un lieu qui nous ressemble. L’ouverture Les Sens Ciel s’est imposée comme une évidence. Aujourd’hui, mon identité de cheffe est le fruit de cette trajectoire : un pont entre mon expérience professionnelle, mon attachement charnel à La Réunion, et cette formidable aventure entrepreneuriale menée à deux. Dans mon restaurant, j’ai carte blanche pour exprimer une cuisine fusion, raffinée et bistronomique, qui demeure toujours sincère et généreuse.

Le terroir réunionnais est pour moi une source d’inspiration inépuisable. Ce qui m’anime en tant que cheffe, c’est de prendre des ingrédients familiers de notre île et de les réinventer, de les sublimer tout en préservant leur âme. La cuisine réunionnaise possède une richesse extraordinaire, façonnée par l’histoire des rencontres et du métissage. Cette notion de métissage résonne intimement avec mon parcours et ma cuisine. À travers un produit péi, je cherche à démontrer qu’un ingrédient local peut être abordé avec modernité, finesse et créativité. Valoriser notre terroir, ce n’est pas figer les traditions dans le passé, c’est leur permettre d’évoluer pour raconter La Réunion autrement. Si je devais toutefois en isoler un, ce serait la famille des racines la patate douce sous toutes ses déclinaisons de couleurs, le cambar, le manioc. Elles portent en elles toute la force et la générosité de notre terre.

Il n’y a pas de processus figé dans ma création. Tout peut s’amorcer à partir d’un produit d’exception, d’association de saveurs inédites, d’une envie soudaine, d’une technique maîtrisée ou simplement d’une idée vagabonde. Cependant, je suis convaincue qu’un grand plat de cheffe doit avant tout raconter une histoire, éveiller une résonance et s’ancrer comme un souvenir impérissable chez celui ou celle qui le déguste. L’expérience gastronomique devient totale lorsqu’il y a une alchimie parfaite entre les saveurs, les textures, les parfums, l’esthétique de l’assiette et l’émotion transmise. J’aime surprendre le client, l’emmener là où il ne l’attendait pas, tout en lui offrant le réconfort d’une saveur familière. La cuisine a ce pouvoir insoupçonné de bouleverser. Je garde en mémoire des moments de grâce avec des clients : l’un d’eux, ému aux larmes en dégustant de simples légumes, me confiait que cela lui rappelait sa mère disparue qui lui répétait inlassablement : « Mange des légumes, mon fils ! » un autre ayant choisi notre table pour son ultime repas avant son départ en Belgique pour une fin de vie choisie… Ce sont ces rencontres bouleversantes entre surprise et émotion qui donnent tout son sens à mon métier de femme et de cuisinière.

La transmission est le pilier de notre discipline. C’est un art qui s’apprend par l’observation, la pratique et le partage. Mon parcours de femme m’a appris combien il est précieux de recevoir des gestes et des exigences de la part de professionnels qui m’ont précédée pour s’affirmer en cuisine. À La Réunion, cette transmission revêt une dimension sacrée, nourrie par un patrimoine pluriel transmis de génération en génération. Mes parents ont également grandement affûté mon palais : à la maison, nous goûtions à tout, qu’il s’agisse de traditions créoles, françaises, chinoises ou alsaciennes, avec un point d’honneur : le fait maison. Aujourd’hui, en tant que cheffe, je m’efforce à mon tour de faire vivre cet héritage en y insufflant ma propre vision. Pour moi, respecter la tradition ne signifie pas l’embaumer, mais la faire évoluer pour qu’elle continue de vibrer au présent.

La cuisine est, par essence, une œuvre collective. Aucune assiette digne de ce nom ne naît du travail d’une seule personne ; elle est le fruit d’une osmose, d’heures de préparation, d’une rigueur de chaque instant et d’un engagement partagé au sein de la brigade. En tant que cheffe, j’accorde une place centrale à mon équipe. Mon rôle est d’impulser une direction, de veiller à l’excellence et c’est précisément pour cette raison que l’humain y est primordial. J’aime partager mon savoir-faire tout en restant à l’écoute de ce que mes collaborateurs m’apportent en retour. Ma vision culinaire ne prend vie que lorsqu’elle est adoptée et incarnée par toute l’équipe.

Chaque étape de la vie professionnelle de Murielle Michaeli a comporté son lot d’épreuves, de sa reconversion à son départ en métropole où elle a dû faire ses preuves dans un univers traditionnellement masculin et imperméable en imposant sa légitimité par le travail et la persévérance. Le bouleversement le plus intense est toutefois survenu lors de la co-fondation des Sens Ciel en 2020 avec Gabriel, cumulant les rôles de cheffe et de cheffe d’entreprise. L’entrepreneuriat s’est révélé être une école permanente de résilience, nécessitant une énergie folle pour la gestion administrative et un mental d’acier. Avec le temps, elle a su dompter ses doutes, accepter l’imperfection et développer un management plus souple et à l’écoute, sans jamais transiger sur la qualité.

L’ambition est de faire grandir Les Sens Ciel by GM tout en préservant son âme originelle. L’acquisition récente de l’Auberge La Fermette en 2025 et l’ouverture de neuf chambres ont inauguré un nouveau chapitre axé sur une expérience globale autour de l’art de recevoir et du bien-vivre réunionnais. Son souhait est que la maison continue d’étonner et de faire rayonner les richesses de l’île à travers une cuisine audacieuse et un accueil chaleureux. Enfin, son empreinte se veut simple et sincère : prouver qu’à La Réunion, une femme peut porter des projets ambitieux, valoriser le terroir au plus haut niveau et inspirer d’autres femmes à croire en leurs rêves, se former, entreprendre et briser les plafonds de verre.