Sarah Hugon, Fondatrice de SHM EVENTS

by Shirley Edme

De Cannes à Madagascar, de Paris à La Réunion, Sarah Hugon n’a pas choisi la musique par hasard : elle en a fait le terrain d’expression d’un leadership instinctif et passionné. Récit d’une trajectoire affranchie des codes.

Crédit photo : Elsa.d_artist

S’il fallait résumer mon parcours en quelques mots, je dirais qu’il est né d’un mélange de passion, d’instinct, de rencontres et d’une conviction chevillée au corps : créer et faire exister des idées. Pourtant, rien ne me prédestinait aux coulisses de l’industrie musicale. J’ai eu une enfance nomade et singulière. Après avoir perdu mon père très jeune à Cannes, ma mère a fait le choix de s’installer à Madagascar, sur l’île de Nosy Be, où j’ai grandi. Puis, des aléas administratifs nous ont conduites à La Réunion, hébergées chez mon arrière-grand-père au Tampon.

Ce déracinement précoce a été ma première école du leadership : il m’a enseigné l’adaptabilité, l’ouverture à l’autre et une inébranlable combativité. Après des études en école de commerce entre La Réunion et Paris, et des voyages fondateurs en Afrique du Sud, en Inde et à Hong Kong, j’ai fait mes premiers pas dans l’événementiel par esprit d’initiative. Ne trouvant aucune association étudiante à mon image, j’ai fondé 97’INSEEC pour valoriser les DOM-TOM. Le défi semblait fou : avec zéro budget, j’ai réussi à privatiser le Planet Hollywood sur les Champs-Élysées, en vendant des samoussas et en montant des spectacles pour financer le projet !

Ce succès m’a propulsée programmatrice artistique pour des établissements parisiens, gérant jusqu’à trois événements par semaine en parallèle de mes partiels. C’est là que j’ai compris que l’audace ouvre des portes que les CV ne peuvent pas franchir. Mon véritable baptême du feu dans la production s’est joué à un cheveu… ou plutôt à un quiproquo. Je cherchais un stage à La Réunion et je me suis trompée de personne au téléphone, tombant sur Daniel Colas (TNT Événements). De cette erreur est née une collaboration fondatrice et une grande amitié. À ses côtés, j’ai produit mes premiers concerts d’envergure, comme ceux de Diam’s et de Jimmy Cliff, en apprenant directement sur le terrain. À seulement 23 ans, Gilbert Pounia, le leader charismatique de Ziskakan, m’a confié le management de sa tournée européenne. Me retrouver seule femme, et si jeune, à la tête d’une telle formation a exigé que je trouve ma place immédiatement. Cette exigence de légitimité, je l’ai transformée en force. Après des années d’un parcours intense marqué aussi par une parenthèse enrichissante comme responsable des relations presse de l’île de La Réunion Tourisme (IRT) -, j’ai traversé une période de doute. L’ego et certaines dérives du milieu musical ne me correspondaient plus. J’étais prête à tourner la page.

Puis, la rencontre humaine avec Mickaël Pouvin a agi comme une étincelle : elle m’a rappelé pourquoi j’aimais profondément ce métier. Aujourd’hui, à la tête de SHM Events, j’endosse tous les rôles : productrice, manageuse, entrepreneure et communicante, avec plus d’une centaine de concerts à mon actif. Avec le recul, je réalise que je ne suis pas entrée dans la musique par amour des paillettes, mais par amour de la création, de la fédération et de la mise en mouvement. Transformer une idée en réalité, c’est encore et toujours ce qui fait battre mon cœur.

Nos chemins s’étaient déjà croisés à La Réunion, mais tout a basculé en 2018 avec la sortie de son titre Éternel. Paradoxalement, j’étais enceinte de six mois et prête à mélanger définitivement de la musique. Je n’ai donc pas dit « oui » tout de suite. Avant de m’engager, je lui ai proposé une petite tournée test. Pour moi, le talent brut ne suffit pas : une carrière durable se bâtit sur des valeurs communes, une éthique de travail et une confiance aveugle. La connexion a été immédiate. J’ai découvert un artiste à la sensibilité rare et un être humain magnifique. Huit ans plus tard, notre collaboration a dépassé le simple contrat. Des scènes locales aux voyages jusqu’à Tahiti, en passant par la fierté de lui remettre son YouTube Award, nous avons grandit ensemble. On plaisante souvent en disant que je suis à fois sa manageuse, sa productrice, sa sœur ou sa confidente. Mais au fond, c’est cela mon métier : accompagner une carrière, c’est avant tout porter un être humain dans ses victoires comme dans ses doutes, en vibrant sur la même fréquence.

Le public ne voit que la partie émergée de l’iceberg : les lumières, la scène et le spectacle. Mais avant d’en arriver là, mon quotidien est un exercice de haute voltige transversal. Je jongle entre budgets, contrats, technique, logistique, relations presse et, par-dessus tout, faire en sorte que l’artiste puisse se consacrer uniquement à sa création pendant que je gère le reste. Le plus grand défi de ce métier ne s’apprend dans aucun livre : c’est la gestion de l’humain et de l’imprévu. Un concert, c’est comme un plan de vol : il faut anticiper chaque turbulence, de la menace d’un « No money, no show » en coulisses avec Jimmy Cliff à des drames personnels ou des urgences techniques en tournée. Avec l’expérience, j’ai forgé une règle d’or : ne jamais confondre urgence et panique. Quand tout s’accélère, perdre son temps à chercher un coupable est inutile. Il faut savoir décider, transformer le stress en vigilance et se poser les bonnes questions : Est-ce dangereux ou bloquant ? Qui peut résoudre le problème maintenant ? Finalement, notre victoire de productrice est invisible : si le public repart avec des étoiles plein les yeux et l’artiste le cœur léger, c’est que les tempêtes traversées en coulisses ont fait leur œuvre.

Le talent est évidemment essentiel, mais on se trompe en pensant qu’il suffit. À une époque où un titre peut exploser en quelques semaines sur les réseaux sociaux, il ne faut pas confondre un succès éphémère et une vraie carrière. Pour bâtir un parcours qui dure, il faut de la régularité, une identité artistique forte, beaucoup d’humilité et un travail acharné. Avec Mickaël, cela fait huit ans que nous construisons pas à pas son répertoire, son image, son public et ses tournades, en sachant parfois prendre le temps nécessaire.

Mon rôle va bien au-delà de la stratégie : il s’agit de protéger cette vision sur la durée. Je répète souvent à mes équipes : « Faites les choses sérieusement sans jamais vous prendre au sérieux. » Être manageuse, ce n’est pas dire oui à toutes les envies d’un artiste. C’est savoir dire non, garder le recul nécessaire face aux egos et s’appuyer sur une confiance absolue pour traverser le temps ensemble.

La Réunion regorge d’un vivier artistique extraordinaire, doté d’une identité et d’une richesse culturelle puissantes. Mais soyons lucides : nous évoluons dans un micro-marché. L’insularité impose des contraintes économiques lourdes : coûts de transport élevés, tournades complexes, revenus souvent irréguliers – et beaucoup d’artistes peinent encore à vivre de leur art. Pourtant, nous traversons une période pleine d’opportunités. Le digital a rebattu les cartes en effaçant les frontières : un titre enregistré ici peut résonner le lendemain à Paris, Montréal, Bruxelles ou Maurice. Le vrai défi n’est plus d’être visible, mais de transformer cette visibilité en carrière solide, ce qui exige structure, stratégie digitale, et une vraie maîtrise de l’export. Plutôt que de nous focaliser uniquement sur l’axe Réunion-Paris, je crois profondément au potentiel de notre région. Nous devons construire des passerelles avec l’océan Indien, Maurice, Madagascar, les Seychelles et l’Afrique australe. Notre insularité, qui est une contrainte économique, doit devenir notre plus grande force identitaire. Nous avons une histoire unique à raconter au monde : l’enjeu aujourd’hui est de donner aux talents locaux les outils et les structures pour les porter au-delà des mers.

J’ai toujours mille idées en tête, alors les projets ne manquent pas ! Côté artistique : La période avec Mickaël Pouvin est particulièrement stimulante. Après huit ans de collaboration, garder cette même excitation au moment de lancer un nouveau projet est assez extraordinaire. Nous venons de dévoiler La Nuit Noire, premier extrait de son prochain EP, avec une vraie exigence sur le plan visuel, digital et national. Nous continuons d’ouvrir de nouvelles portes, et c’est passionnant.

Pour SHM Events : J’ai à cœur de porter des productions toujours plus ambitieuses. Le meilleur exemple ? Les concerts des voix françaises de KPop Demon Hunters. Ce spectacle n’existait nulle part : tout est parti d’une idée née du phénomène mondial, qu’il a fallu concevoir, structurer et coordonner entièrement à distance. Voir plusieurs milliers de personnes remplir les salles, et recevoir encore des mois plus tard des messages d’enfants et de parents, c’est exactement pour cela que je fais ce métier.

Je ne cherche pas seulement à importer des spectacles clés en main. J’aime partir d’une page blanche pour créer de nouvelles propositions. À cela s’ajoutent le pôle relations presse et, surtout, une forte volonté d’ouvrir davantage SHM Events à l’international, en tissant de vraies passerelles culturelles entre La Réunion, Maurice et l’ensemble de l’océan Indien.

Finalement, mon obsession aujourd’hui n’est plus d’en faire plus, mais de choisir les bons projets : ceux qui ont du sens, qui me permettent de créer, et qui déclenchent immédiatement cette fameuse étincelle pour passer de l’idée à l’action.

Ma vision de l’avenir est simple : continuer à grandir sans jamais perdre ce qui m’anime. Je souhaite porter SHM Events encore plus haut, structurer l’export de nos artistes et bâtir des passerelles entre La Réunion et le monde. Mais pour moi, la réussite ne se mesure plus seulement aux chiffres ou à la taille d’une salle : la liberté de choisir mes projets, mes collaborateurs et de donner du sens à ce que je fais est devenue mon plus bel accomplissement.

Aux jeunes qui rêvent de ce métier, et en particulier aux jeunes femmes, je veux dire ceci : n’attendez pas qu’on vous donne une place, et n’attendez pas d’avoir toutes les garanties pour commencer.

À mes débuts, étudiante, j’ai vendu des samoussas pour financer une soirée sur les Champs-Élysées. Je me suis parfois heurtée à un milieu très masculin où il a fallu imposer ma légitimité par le travail et les résultats. J’ai fait des erreurs, j’ai douté, mais je n’ai jamais laissé la peur prendre le pas. Aujourd’hui, voir les yeux de mes deux garçons briller dans mes concerts donne une profondeur absolue à ce parcours.

Il n’y a pas de mode d’emploi ni de parcours parfait. On n’a pas besoin de voir toute la route pour faire le premier pas. Suivez votre instinct, travaillez dur, restez humbles, et transformez vos visions en réalité.

Toute ma carrière est finalement résumée en une seule formule : Une idée, puis une action.

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Remerciements : Make-up Nadege Richard

Crédit photo : Elsa.d_artist

Site web : www.shmevents.com